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A Catulle Mendès.
I
Bien qu'il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme un flot sous la grande porte du Ministère de la marine, venus en hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l'an, époque de zèle et d'avancements. Un bruit de pas pressés emplissait le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient d'inextricables couloirs, percés par d'innombrables portes donnant entrée dans les bureaux.
Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et s'asseyait devant sa table où des papiers entassés l'attendaient. Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s'informait d'abord si le chef était là, s'il avait l'air bien luné, si le courrier du jour était volumineux.
Le commis d'ordre du "matériel général", M. César Cachelin, un ancien sous-officier d'infanterie de marine, devenu commis principal par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les pièces que venait d'apporter l'huissier du cabinet. En face de lui l'expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout le ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d'une main lente, une dépêche du chef, et s'appliquait, le corps de côté, l'oeil oblique, dans une posture roide de copiste méticuleux.
M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa besogne quotidienne : "Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous en donne autant que les quatre autres réunis." Puis il posa au père Savon la question qu'il lui adressait tous les matins : "Eh bien ! mon père Savon, comment va madame ?"
Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit : "Vous savez bien, monsieur Cachelin, que ce sujet m'est fort pénible."
Et le commis d'ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en entendant cette même phrase.
La porte s'ouvrit et M. Maze entra. C'était un beau garçon brun, vêtu avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car il l'enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons luisants.
Il demanda, dès la porte : "Beaucoup de besogne aujourd'hui ?" M. Cachelin répondit : "C'est toujours Toulon qui donne. On voit bien que le jour de l'an approche ; ils font du zèle, là-bas."
Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son tour et demanda en riant- "Avec ça que nous n'en faisons pas, du zèle ?"
Puis, tirant sa montre, il déclara : "Dix heures moins sept minutes, et tout le monde au poste ! Mazette ! comment appelez-vous ça ? Et je vous parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même temps que notre illustre chef."
Le commis d'ordre cessa d'écrire, posa sa plume sur son oreille, et s'accoudant au pupitre : "Oh ! celui-là, par exemple, s'il ne réussit pas, ce ne sera point faute de peine !"
Et M. Pitolet, s'asseyant sur le coin de la table et balançant la jambe, répondit : "Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira, soyez-en sûr. Je vous parle vingt francs contre un sou qu'il sera chef avant dix ans !"
M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu, prononça : "Zut ! Quant à moi, j'aimerais mieux rester toute ma vie à deux mille quatre que de me décarcasser comme lui."
Pitolet pivota sur ses talons, et, d'un ton goguenard : "Ce qui n'empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd'hui 20 décembre, avant dix heures."
Mais l'autre haussa les épaules d'un air indifférent : "Parbleu ! je ne veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos ! Puisque vous venez ici voir lever l'aurore, j'en fais autant, bien que je déplore votre empressement. De là à appeler le chef "cher maître", comme fait Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne à domicile, il y a loin. D'ailleurs moi, je suis du monde, et j'ai d'autres obligations qui me prennent du temps."
M. Cachelin avait cessé d'enregistrer et il demeurait songeur, le regard perdu devant lui. Enfin il demanda : "Croyez-vous qu'il ait encore son avancement cette année ?"
Pitolet s'écria : "Je te crois, qu'il l'aura, et plutôt dix fois qu'une. Il n'est pas roublard pour rien."
Et on parla de l'éternelle question des avancements et des gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu'au toit. On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les titres, on s'indignait d'avance des injustices prévues. On recommençait sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments et les mêmes mots.
Un nouveau commis entra, petit, pâle, l'air malade, M. Boissel, qui vivait comme dans un roman d'Alexandre Dumas père. Tout pour lui devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir, les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des femmes en danger, et bien que d'une déplorable faiblesse physique, il citait sans cesse, d'un ton traînard et convaincu, des exploits accomplis par la force de son bras.
Dès qu'il eut compris qu'on parlait de Lesable, il déclara : "A quelque jour je lui dirai son fait à ce morveux-là ; et, s'il me passe jamais sur le dos, je le secouerai d'une telle façon que je lui enlèverai l'envie de recommencer !"
Maze, qui fumait toujours, ricana : "Vous feriez bien, dit-il, de commencer dès aujourd'hui, car je sais de source certaine que vous êtes mis de côté cette année pour céder la place à Lesable."
Boissel leva la main : "Je vous jure que si..."
La porte s'était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite taille, portant des favoris d'officier de marine ou d'avocat, un col droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s'il n'eût jamais pu trouver le temps de terminer tout ce qu'il avait à dire, entra vivement d'un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme qui n'a pas le loisir de flâner, et s'approchant du commis d'ordre : "Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de caret, Toulon, A. T. V. 1875 ?"
L'employé se leva, atteignit un carton au-dessus de sa tête, prit dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le présentant : "Voici, monsieur Lesable, vous n'ignorez pas que le chef a enlevé hier soir trois dépêches dans ce dossier ?
- Oui. Je les ai, merci."
Et le jeune homme sortit d'un pas pressé.
A peine fut-il parti, Maze déclara : "Hein ! quel chic ! On jurerait qu'il est déjà chef."
Et Pitolet répliqua : "Patience ! patience ! il le sera avant nous tous."
M. Cachelin ne s'était pas remis à écrire. On eût dit qu'une pensée fixe l'obsédait. Il demanda encore : "Il a un bel avenir, ce garçon-là !"
Et Maze murmura d'un ton dédaigneux : "Pour ceux qui jugent le ministère une carrière - oui. - Pour les autres - c'est peu..."
Pitolet l'interrompit : "Vous avez peut-être l'intention de devenir ambassadeur ?"
L'autre fit un geste impatient : "Il ne s'agit pas de moi. Moi, je m'en fiche ! Cela n'empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais grand-chose dans le monde."
Le père Savon, l'expéditionnaire, n'avait point cessé de copier. Mais depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans l'encrier, puis l'essuyait obstinément sur l'éponge imbibée d'eau qui entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide noir glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, sur le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition qu'il lui faudrait recommencer, comme tant d'autres depuis quelque temps, et il dit, d'une voix basse et triste :
"Voici encore de l'encre falsifiée !"
Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin secouait la table avec son ventre ; Maze se courbait en deux comme s'il allait entrer à reculons dans la cheminée ; Pitolet tapait du pied, toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et Boissel lui-même étouffait, bien qu'il prit généralement les choses plutôt au tragique qu'au comique.
Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote, reprit : "Il n'y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou trois fois tout mon travail."
Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent et recommença l'en-tête : "Monsieur le Ministre et cher collègue..." La plume maintenant gardait l'encre et traçait les lettres nettement. Et le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.
Les autres n'avaient point cessé de rire. Ils s'étranglaient. C'est que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au bonhomme, qui ne s'apercevait de rien. Elle consistait à verser quelques gouttes d'huile sur l'éponge mouillée pour décrasser les plumes. L'acier se trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait plus l'encre ; et l'expéditionnaire passait des heures à s'étonner et à se désoler, usait des boites de plumes et des bouteilles d'encre, et déclarait enfin que les fournitures de bureau étaient devenues tout à fait défectueuses.
Alors la charge avait tourné à l'obsession et au supplice. On mêlait de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans sa carafe d'eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d'un usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour faire du tort au gouvernement et amener une révolution.
Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu'il croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d'un inconnu voilé et redoutable.
Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le connaissait bien, ce coup de sonnette rageur du chef, M. Torchebeuf ; et chacun s'élança vers la porte pour regagner son compartiment.
Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.
Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien sous-officier d'infanterie de marine réformé après trois blessures reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des duretés et des déboires dans sa longue carrière d'infime subordonné ; aussi considérait-il l'autorité, l'autorité officielle, comme la plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être d'exception, vivant dans une sphère supérieure ; et les employés dont il entendait dire : "C'est un malin, il arrivera vite", lui apparaissaient comme d'une autre nature que lui.
Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le désir obstiné de lui faire épouser sa fille.
Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère tout entier, car sa soeur à lui, Mlle Cachelin, possédait un million, un million net, liquide et solide, acquis par l'amour, disait-on, mais purifié par une dévotion tardive.
La vieille fille, qui avait été galante, s'était retirée avec cinq cent mille francs, qu'elle avait plus que doublés en dix-huit ans, grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf avec une fillette, Coralie, mais elle ne contribuait que d'une façon insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or, et répétant sans cesse à Cachelin : "Ça ne fait rien, puisque c'est pour ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C'est elle qui me donnera cette joie d'embrasser un enfant de notre sang."
La chose était connue dans l'administration ; et les prétendants ne manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible. Mais l'ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les latitudes, voulait un garçon d'avenir, un garçon qui serait chef et qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off. Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis longtemps un moyen de l'attirer chez lui.
Tout d'un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.
Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va chez un haut personnage.
N'ayant point eu d'avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait comme bien certain d'en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant de croire qu'il le devait à Lesable et l'inviterait à dîner comme remerciement.
Aussitôt son projet conçu, il en commença l'exécution. Il décrocha dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue, il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur spéciale, en raison de son zèle et de l'importance de ses attributions.
Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l'encre rouge ou bleue.
Dès qu'il vit entrer le commis d'ordre, il demanda, d'un ton familier où perçait une considération : "Eh bien ! mon cher, m'apportez-vous beaucoup d'affaires ?"
- Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.
- Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.
Cachelin s'assit, toussota, prit un air troublé, et, d'une voix mal assurée : "Voici ce qui m'amène, monsieur Lesable. Je n'irai pas par quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous demander un service.
- Lequel ?
- En deux mots. J'ai besoin d'obtenir mon avancement cette année. Je n'ai personne pour me protéger, moi, et j'ai pensé à vous."
Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d'une orgueilleuse confusion. Il répondit cependant :
"Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que..."
Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect : "Tra la la. Vous avez l'oreille du chef : et si vous lui dites un mot pour moi, je passe. Songez que j'aurai droit à ma retraite dans dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je n'obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu'on dit : "Cachelin n'est pas gêné, sa soeur a un million." Ça, c'est vrai, que ma soeur a un million, mais il fait des petits son million, et elle n'en donne pas. C'est pour ma fille, c'est encore vrai ; mais, ma fille et moi, ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon gendre rouleront carrosse, si je n'ai rien à me mettre sous la dent. Vous comprenez la situation, n'est-ce pas ?"
Lesable opina du front : "C'est juste, très juste, ce que vous dites là. Votre gendre peut n'être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien aise d'ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas, j'insisterai s'il le faut. Comptez sur moi !"
Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra en les secouant d'une façon militaire ; et il bredouilla : "Merci, merci, comptez que si je rencontre jamais l'occasion... Si je peux jamais..." Il n'acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase, et il s'en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé d'ancien troupier. Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C'était le chef, M. Torchebeuf, qui demandait son commis d'ordre.
Huit jours plus tard, Cachelin trouva un matin sur son bureau une lettre cachetée qui contenait ceci :
"Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre, sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n'est-ce pas ?
"Bien à vous,
"Lesable."
César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia, s'excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.
On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui variait entre cent cinquante et trois cents francs.
M. Boissel déclara qu'il guetterait Lesable au coin de sa rue, à minuit, un de ces soirs, et qu'il lui administrerait une rossée à le laisser sur place. Les autres employés se turent.
Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son protecteur, entra avec solennité et d'un ton cérémonieux :
"J'espère que vous voudrez bien me faire l'honneur de venir dîner chez nous à l'occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour."
Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans les yeux de son collègue, puis il répondit, sans détourner son regard pour bien lire la pensée de l'autre : "Mais, mon cher, c'est que... tous mes soirs sont promis d'ici quelque temps."
Cachelin insista, d'un ton bonhomme : "Voyons, ne nous faites pas le chagrin de nous refuser après le service que vous m'avez rendu. Je vous en prie, au nom de ma famille et au mien."
Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que répondre, n'ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et le contre. Enfin, il pensa : "Je ne m'engage à rien en allant dîner", et il accepta d'un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il ajouta, souriant : "Pour n'avoir pas à me lever trop tôt le lendemain."
II
M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième étage, un petit appartement avec terrasse, d'où l'on voyait tout Paris. Il avait trois chambres, une pour sa soeur, une pour sa fille, une pour lui ; la salle a manger servait de salon.
Pendant toute la semaine il s'agita en prévision de ce dîner. Le menu fut longuement discuté pour composer en même temps un repas bourgeois et distingué. Il fut arrêté ainsi : un consommé aux oeufs, des hors-d'oeuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et du désert.
Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d'ailleurs trois francs cinquante. Quant au vin, Cachelin s'adressa au marchand de vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se désaltérait d'ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison, par suite de ce raisonnement : "Les petits débitants trouvent peu d'occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu'ils les conservent très longtemps en cave et qu'ils les ont excellents."
Il rentra de meilleure heure le samedi pour s'assurer que tout était prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu'une tomate, car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver à temps, lui avait rôti la figure tout le jour ; et l'émotion aussi l'agitait.
Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la lumière vive de la lampe coiffée d'un abat-jour vert.
Les quatre assiettes, couvertes d'une serviette pliée en bonnet d'évêque par Mlle Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts de métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César trouva cela insuffisant comme coup d'oeil, et il appela : "Charlotte !" La porte de gauche s'ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que son frère de dix ails, elle avait une étroite figure qu'encadraient des frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix mince semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait d'un pas un peu traînant, avec des gestes endormis.
On disait d'elle, au temps de sa jeunesse : "Quelle mignonne créature !"
Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite d'habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit, méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait avoir totalement oublié les aventures des jours passés.
Elle demanda : "Qu'est-ce que tu veux ?"
Il répondit : "Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois ou quatre francs, et on pourrait mettre toute de suite les flûtes. On changerait tout à fait l'aspect de la salle."
Mlle Charlotte reprit : "Je ne vois pas l'utilité de cette dépense. Enfin, c'est toi qui payes, cela ne me regarde pas."
Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même : "Je t'assure que cela fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera." Cette raison l'avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l'escalier, puis revint au bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d'armoiries énormes. "Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau."
Et Cachelin déclara : "Il ne me coûte que trois francs, et il parait qu'il est exquis."
Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les convives.
La porte de droite s'ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple ; sa voix forte, presque une voix d'homme, avait ces notes graves qui font vibrer les nerfs. Elle s'écria : "Dieu ! du champagne ! quel bonheur !" en battant des mains d'une manière enfantine.
Son père lui dit : "Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m'a rendu beaucoup de services."
Elle se mit à rire d'un rire sonore qui disait : "Je sais."
Le timbre du vestibule tinta, des portes s'ouvrirent et se fermèrent. Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s'était élancé, confus et ravi : "Mais mon cher, c'était entre nous ; voyez, moi, je suis en veston."
Le jeune homme répondit : "Je sais, vous me l'aviez dit, mais j'ai l'habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit." Il saluait, le claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta : "Ma soeur, Mlle Charlotte - ma fille, Coralie, que nous appelons familièrement Cora."
Tout le monde s'inclina. Cachelin reprit : "Nous n'avons pas de salon. C'est un peu gênant, mais on s'y fait." Lesable répliqua : "C'est charmant !"
Puis on le débarrassa de son chapeau qu'il voulait garder. Et il se mit aussitôt à retirer ses gants.
On s'était assis ; on le regardait de loin, à travers la table, et on ne disait plus rien. Cachelin demanda : "Est-ce que le chef est resté tard ? Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames."
Lesable répondit d'un ton dégagé : "Non. Nous sommes sortis ensemble parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de Brest. C'est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal."
Cachelin crut devoir mettre sa soeur au courant, et se tournant vers elle : "Toutes les questions difficiles au bureau, c'est M. Lesable qui les traite. On peut dire qu'il double le chef."
La vieille fille salua poliment en déclarant : "Oh ! je sais que monsieur a beaucoup de capacités."
La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l'air, des deux mains, une grande soupière. Alors "le maître" cria : "Allons, à table ! Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma soeur et ma fille. Je pense que vous n'avez pas peur des dames." Et le dîner commença.
Lesable faisait l'aimable, avec un petit air de suffisance, presque de condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s'étonnant de sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. Mlle Charlotte se mettait en frais, sachant les intentions de son frère, et elle soutenait la conversation banale accrochée à tous les lieux communs. Cachelin, radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté une heure plus tôt chez le marchand du coin : "Un verre de ce petit bourgogne, monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand cru, mais il est bon, il a de la cave et il est naturel ; quant à ça, j'en réponds. Nous l'avons par des amis qui sont de là-bas."
La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.
Quand le homard apparut, César déclara : "Voilà un personnage avec qui je ferais volontiers connaissance." Lesable, souriant, raconta qu'un écrivain avait appelé le homard "le cardinal des mers", ne sachant pas qu'avant d'être cuit cet animal était noir. Cachelin se mit à rire de toute sa force en répétant : "Ah ! ah ! ah ! elle est bien drôle." Mais Mlle Charlotte, devenue furieuse, se fâcha : "Je ne vois pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m'oppose à ce qu'on ridiculise le clergé devant moi."
Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de l'occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et il conclut : "Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères, j'y a' été élevé, j'y resterai jusqu'à ma mort."
Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant : "C'est juste, c'est juste." Puis il changea la conversation qui l'ennuyait, et par une pente d'esprit naturelle à tous ceux qui accomplissent chaque jour la morne besogne, il demanda : "Le beau Maze a-t-il dû rager de n'avoir pas son avancement, hein ?"
Lesable sourit : "Que voulez-vous ? à chacun selon ses actes !" Et on causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même, à force d'entendre parler d'eux chaque soir. Mlle Charlotte s'occupait beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu'il racontait et de son esprit romanesque, et Mlle Cora s'intéressait secrètement au beau Maze. Elles ne les avaient jamais vus, d'ailleurs.
Lesable parlait d'eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le faire un ministre jugeant son personnel. On l'écoutait : "Maze ne manque point d'un certain mérite ; mais quand on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde, les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l'esprit. Il n'ira jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet, il rédige bien, il faut le reconnaître, il a une élégance de forme qu'on ne peut nier, mais pas de fond. Chez lui tout est en surface. C'est un garçon qu'on ne pourrait mettre à la tête d'un service important, mais qui pourrait être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne."
Mlle Charlotte demanda : "Et M. Boissel ?"
Lesable haussa les épaules : "Un pauvre sire, un pauvre sire. Il ne voit rien dans les proportions exactes. Il se figure des histoires à dormir debout. Pour nous, c'est une non-valeur."
Cachelin se mit à rire et déclara : "Le meilleur, c'est le père Savon." Et tout le monde rit.
Puis on parla des théâtres et des pièces de l'année. Lesable jugea avec la même autorité la littérature dramatique, classant les auteurs nettement, déterminant le fort et le faible de chacun avec l'assurance ordinaire des hommes qui se sentent infaillibles et universels.
On avait fini le rôti. César maintenant décoiffait la terrine de foie gras avec des précautions délicates qui faisaient bien juger du contenu. Il dit : "Je ne sais pas si celle-là sera réussie. Mais généralement elles sont parfaites. Nous les recevons d'un cousin qui habite Strasbourg."
Et chacun mangea avec une lenteur respectueuse la charcuterie enfermée dans le pot de terre jaune.
Quand la glace apparut, ce fut un désastre. C'était une sauce, une soupe, un liquide clair, flottant dans un compotier. La petite bonne avait prié le garçon pâtissier, venu dès sept heures, de la sortir du moule lui-même, dans la crainte de ne pas savoir s'y prendre. Cachelin, désolé, voulait la faire reporter, puis il se calma à la pensée du gâteau des Rois, qu'il partagea avec un mystère comme s'il eût enfermé un secret de premier ordre. Tout le monde fixait ses regards sur cette galette symbolique et on la fit passer, en recommandant à chacun de fermer les yeux pour prendre son morceau.
Qui aurait la fève ? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable poussa un petit "Ah !" d'étonnement et montra entre son pouce et son index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit à applaudir, puis il cria : "Choisissez la reine ! choisissez la reine !" Une courte hésitation eut lieu dans l'esprit du roi. Ne ferait-il pas un acte de politique en choisissant Mlle Charlotte ? Elle serait flattée, gagnée, acquise ! Puis il réfléchit qu'en vérité, c'était pour Mlle Cora qu'on l'invitait et qu'il aurait l'air d'un sot en prenant la tante. Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant le pois souverain : "Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous l'offrir ?" Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle dit :"Merci, monsieur !" et reçut le gage de grandeur.
Il pensait : "Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux superbes. Et c'est une gaillarde, mâtin !"
Une détonation fit sauter les deux femmes, Cachelin venait de déboucher le champagne, qui s'échappait avec impétuosité de la bouteille et coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le patron déclara : "Il est de bonne qualité, on le voit." Mais comme Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César s'écria : "Le roi boit ! le roi boit ! le roi boit !" Et Mlle Charlotte, émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë : "Le roi boit ! le roi boit !"
Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table : "Vous voyez que j'ai de l'aplomb ! puis, se tournant vers Mlle Cora : "A vous, mademoiselle !"
Elle voulut boire ; mais tout le monde ayant crié : "La reine boit ! la reine boit !" elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle.
La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin annonça : "On va desservir pour nous faire de la place. S'il ne pleut pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse." Il tenait à montrer la vue, bien qu'il fit nuit.
On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait tiède dehors, comme au mois d'avril ; et tous montèrent le pas qui séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu'une lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu qu'on met au front des saints. De place en place Cette clarté semblait plus vive, et Cachelin se mit à expliquer : "Tenez, là-bas, c'est l'Éden qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein ! comme on les distingue. Dans le jour, c'est splendide, la vue d'ici. Vous auriez beau voyager, vous ne verriez rien de mieux."
Lesable s'était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes. Mlle Charlotte rentra dans la salle par crainte de l'humidité. Cachelin continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions où se trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l'Arc de Triomphe de l'Étoile.
Lesable, à mi-voix, demanda : "Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous regarder Paris de là-haut ?"
Elle eut une petite secousse, comme s'il l'avait réveillée, et répondit : "Moi ?... oui, le soir surtout. Je pense à ce qui se passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens malheureux dans toutes ces maisons ! Si on pouvait tout voir, combien on apprendrait de choses !"
Il s'était rapproché jusqu'à ce que leurs coudes et leurs épaules se touchassent : "Par les clairs de lune, ça doit être féerique ?"
Elle murmura : "Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré. Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les toits."
Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs. Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus songeuse qu'il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se disait qu'il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de cette taille ronde et ferme et d'embrasser longuement à petits baisers lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette joue franche, auprès de l'oreille, qu'éclairait un reflet de lampe. Il se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate de la jeune fille. Il lui semblait qu'il serait demeuré là pendant des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d'elle, à la sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son coeur en face du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu'il dominait la ville énorme, qu'il planait sur elle ; et il sentait qu'il serait délicieux de s'accouder chaque soir sur ce balcon auprès d'une femme, et de s'aimer, de se baiser les lèvres, de s'étreindre au-dessus de la vaste cité, au-dessus de toutes les amours qu'elle enfermait, au-dessus de toutes les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout près des étoiles.
Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver, comme s'il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris.
Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l'allumant. "Je sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de cigarettes. Il n'y a rien de meilleur que d'en griller une ici. Moi, S'il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions, car la maison appartient à ma soeur ainsi que les deux voisines, celle de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui a pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là." Et, se tournant vers la salle, il cria : "Combien donc as-tu payé les terrains d'ici, Charlotte ?"
Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable n'entendait que des lambeaux de phrase. "... En 1863... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs..."
Elle racontait sa fortune avec la complaisance d'un vieux soldat qui dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu'on lui avait faites depuis, les plus-values, etc.
Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant son dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait encore que des bribes de l'explication, il abandonna brusquement sa jeune voisine et rentra pour tout entendre, et s'asseyant à côté de Mlle Charlotte, il s'entretint longuement avec elle de l'augmentation probable des loyers et de ce que peut rapporter l'argent bien placé, en valeur ou en biens-fonds.
Il s'en alla vers minuit, en promettant de revenir.
Un mois plus tard, il n'était bruit dans tout le ministère que du mariage de Jacques-Léopold Lesable avec Mlle Céleste-Coralie Cachelin.
III
Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le locataire.
Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable : la tante n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif. Elle avait cependant consenti à jurer "devant Dieu" que son testament était fait et déposé chez maître Belhomme, notaire. Elle avait promis, en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire bienveillant que c'était facile à remplir.
Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu aux efforts de Cachelin.
Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute. Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il continuait à se montrer l'employé accompli de jadis.
L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus ; et Boissel déclara confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.
Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien ; il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois par an à l'hôpital du Val-de-Grâce ; il arrivait tous les matins à huit heures et demie ; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que voulait-on de plus ? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi qu'un fils, avait-il pu le sacrifier ? Il voulait en avoir le coeur net. Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.
Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la porte de ce potentat.
Une voix aigre cria : "Entrez !" Il entra.
Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré : "Bonjour, Lesable ; vous allez bien ?"
Le jeune homme répondit : "Bonjour, cher maître, fort bien, et vous-même ?"
Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince, frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse, semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante, mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme, à la façon des champignons.
La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.
M. Torcheboeuf prononça : "Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui vous amène."
Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire, se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les flottes françaises. Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia : "Cher maître, je viens vous demander si j'ai démérité en quelque chose ?
- Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là ?
- C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace. Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général, que tous les deux ou trois ans ; mais permettez-moi encore de vous faire remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien au-dessous de celui-là !
Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente.
M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un ton un peu froid : "Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe, qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.
"Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes. Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable, en somme de faire un peu la part de la condition de chacun ? Vous deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a fait rester en arrière cette année."
Lesable, confus et irrité, se retira.
Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire ; et elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écoeurement que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les fiancés.
Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle n'en sortait plus ; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une exaspération grandissante et cachée.
Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille ; et sa voix grêle disait sans cesse : "vous devriez bien faire ceci ; vous devriez bien faire cela."
Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé s'écriait : "Ta tante devient intolérable. Moi, je n'en veux plus. Entends-tu ? je n'en veux plus." Et Cora répondait avec tranquillité : "Que veux-tu que j'y fasse, moi ?"
Alors il s'emportait : "C'est odieux d'avoir une famille pareille !"
Et elle répliquait, toujours calme : "Oui, la famille est odieuse, mais l'héritage est bon, n'est-ce pas ? Ne fais donc pas l'imbécile. Tu as autant d'intérêt que moi à ménager tante Charlotte."
Et il se taisait, ne sachant que répondre.
La tante, maintenant les harcelait sans cesse avec l'idée fixe d'un enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans la figure : "Mon neveu, j'entends que vous soyez père avant ma mort. Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se marie, mon neveu, c'est pour avoir de la famille, pour faire souche. Notre sainte mère l'Église défend les mariages stériles. Je sais bien que vous n'êtes pas riches et qu'un enfant cause de la dépense. Mais après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le veux, entendez-vous !"
Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s'était point encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante ; et elle donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s'en souvenir à l'occasion.
Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée.
Comme elle n'avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte de son gendre : "Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au chef, n'est-ce pas, que je n'irai point au bureau aujourd'hui, vu la circonstance."
Lesable passa une journée d'angoisses, incapable de travailler, de rédiger et d'étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda : "Vous êtes distrait, aujourd'hui, monsieur Lesable ?" Et Lesable, nerveux, répondit : "Je suis très fatigué, cher maître, j'ai passé toute la nuit auprès de notre tante dont l'état est fort grave."
Mais le chef reprit froidement : "Du moment que M. Cachelin est resté près d'elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés."
Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table, et il attendait cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse horloge de la grande cour sonna, il s'enfuit, quittant, pour la première fois, le bureau à la minute réglementaire.
Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive ; et il monta l'escalier en courant.
La bonne vint ouvrir ; il balbutia : "Comment va-t-elle ?
- Le médecin dit qu'elle est bien bas."
Il eut un battement de coeur et demeura tout ému : "Ah ! vraiment."
Est-ce que par hasard, elle allait mourir ?
Il n'osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il fit appeler Cachelin qui la gardait.
Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu'il passait de bonnes soirées au coin du feu ; et il murmura à voix basse : "Ça va mal, très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l'a même administrée dans l'après-midi."
Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il s'assit :
- Où est ma femme ?
- Elle est auprès d'elle.
- Qu'est-ce que dit au juste le docteur ?
- Il dit que c'est une attaque. Elle en peut revenir, mais elle peut aussi mourir cette nuit.
- Avez-vous besoin de moi ? Si vous n'en avez pas besoin, j'aime mieux ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état.
- Non. Allez chez vous. S'il y a quelque chose de nouveau, je vous ferai appeler tout de suite.
Et Lesable retourna chez lui. L'appartement lui parut changé, plus grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa sur le balcon.
On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil au moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une pluie de flamme sur l'immense peuple des toits.
L'espace, d'un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes d'or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d'un vert léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d'un bleu pur et frais sur les têtes.
Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles, dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne lointaine, planait une nuée rose, une vapeur de feu dans laquelle montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous les sommets sveltes des monuments. L'Arc de Triomphe de l'Étoile apparaissait énorme et noir dans l'incendie de l'horizon, et le dôme des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos d'un édifice.
Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l'air comme on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l'avenir plein de bonheur ! Qu'allait-il faire ? Et il rêva.
Un bruit derrière lui, le fit tressaillir. C'était sa femme. Elle avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l'air fatigué. Elle tendit son front pour qu'il l'embrassât, puis elle dit : "On va dîner chez papa pour rester près d'elle. La bonne ne la quittera pas pendant que nous mangerons."
Et il la suivit dans l'appartement voisin.
Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.
On s'assit. Cachelin déclara : "Voilà des journées comme je n'en voudrais pas souvent. Ça n'est pas gai." Il disait cela avec un ton d'indifférence dans l'accent et une sorte de satisfaction sur le visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait rafraîchissante. Mais Lesable se sentait l'estomac serré et l'âme inquiète, et il mangeait à peine, l'oreille tendue vers la chambre voisine, qui demeurait silencieuse comme si personne ne s'y fût trouvé. Cora n'avait pas faim non plus, émue, larmoyante, s'essuyant un oeil de temps en temps avec un coin de sa serviette.
Cachelin demanda : "Qu'a dit le chef ?"
Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux, qu'il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s'il eût été absent du ministère pendant un an.
"Ça a dû faire une émotion quand on a su qu'elle était malade ?" Et il songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de ses collègues ; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords secret : "Ce n'est pas que je lui désire du mal à la chère femme ! Dieu sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l'effet tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune."
On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade s'entrouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu'ils se trouvèrent, d'un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle prononça tranquillement : "Elle ne souffle plus."
Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme un fou ; Cora le suivit, le coeur battant ; mais Lesable demeura debout près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la couche, ne remuant pas, examinant ; et tout d'un coup il entendit sa voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses surprenantes. Elle prononçait : "C'est fait ! on n'entend plus rien." Il vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors il se décida à entrer, et, comme Cachelin s'était relevé, il aperçut, sur la blancheur de l'oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu'elle avait l'air d'une bonne femme en cire.
Il demanda avec angoisse : "Est-ce fini ?"
Cachelin, qui contemplait aussi sa soeur, se tourna vers lui et ils se regardèrent. Il répondit "Oui", voulant forcer son visage à une expression désolée, mais les deux hommes s'étaient pénétrés d'un coup d'oeil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent une poignée de main, comme pour se remercier l'un l'autre de ce qu'ils avaient fait l'un pour l'autre.
Alors, sans perdre de temps, ils s'occupèrent avec activité de toutes les besognes que réclame un mort.
Lesable se chargea d'aller chercher le médecin et de faire, le plus vite possible, les courses les plus pressées.
Il prit son chapeau et descendit l'escalier en courant, ayant hâte d'être dans la rue, d'être seul, de respirer, de penser, de jouir solitairement de son bonheur.
Lorsqu'il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux passants : "J'ai cinquante mille livres de rentes", et il allait, les mains dans les poches, s'arrêtant devant les étalages, examinant les riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée joyeuse : "Je pourrai me payer cela maintenant."
Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque l'effleura : "Si elle n'était point morte ? S'ils s'étaient trompés ?"
Et il revint vers sa demeure, d'un pas plus pressé, avec ce doute flottant dans l'esprit.
En rentrant il demanda : "Le docteur est-il venu ?"
Cachelin répondit : "Oui. Il a constaté le décès, et il s'est chargé de la déclaration."
Ils entrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours, assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine, presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont les femmes.
Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement, Cachelin prononça à voix basse : "A présent que la bonne est partie se coucher, nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les meubles."
Et les deux hommes se mirent à l'oeuvre. Ils vidaient les tiroirs, fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit, ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda : "Est-ce que nous allons rester ici jusqu'au jour ?" Lesable, perplexe, jugeait cela plus convenable. Alors le beau-père en prit son parti : "En ce cas, dit-il, apportons des fauteuils" ; et ils allèrent chercher les deux autres sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.
Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.
Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières : "Je me suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près."
Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara : "Je m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu connaissance une seconde ; j'avais seulement fermé les yeux pour les reposer."
Cora regagna son appartement.
Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence : "Quand voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du testament ?
- Mais... ce matin, si vous voulez.
- Est-il nécessaire que Cora nous accompagne ?
- Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière, en somme.
- En ce cas, je vais la prévenir de s'apprêter.
Et Lesable sortit de son pas vif.
L'étude de maître Belhomme venait d'ouvrir ses portes quand Cachelin, Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages désolés.
Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la parole : "Monsieur, vous me connaissez : je suis le frère de Mlle Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre soeur est morte hier ; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire de son testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque communication à nous faire."
Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un papier, et prononça : "Voici, monsieur, un double de ce testament dont je puis vous donner connaissance immédiatement.
"L'autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre mes mains." Et il lut :
"Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes dernières volontés :
"Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants.
"Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de leurs jours.
"Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie si un enfant naît durant cette période.
Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel un descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux établissements de bienfaisance dont la liste suit."
Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres, d'ordres et de recommandations.
Puis maître Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin, ahuri de saisissement.
Il crut même devoir ajouter quelques explications : "Mlle Cachelin, dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur de me parler pour la première fois de son projet de tester dans ce sens, m'exprima le désir extrême qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de sa volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je n'ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie : "Je ne doute pas que le desideratum de la défunte ne soit bien vite réalisé."
Et les trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien.
Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute la douleur de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père : "Passez-moi donc cet acte, que j'en prenne connaissance de visu." Cachelin lui tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant les mots de son oeil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient, deux pas en avant, toujours muets.
Puis il rendit le testament en déclarant : "Il n'y a rien à faire. Elle nous a joliment floués !"
Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit : "C'était à vous d'avoir un enfant, sacrebleu ! Vous saviez bien qu'elle le désirait depuis longtemps."
Lesable haussa les épaules sans répliquer.
En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra chez lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde, criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite avec tout ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce cadavre.
Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin, au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son gendre : "Je viens, dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car, enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même des funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère. Nous nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu. Vous n'êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur pour que vous n'eussiez pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au ministère ? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part."
Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue, pour tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.
Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.
Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit pour aller à la Marine, et Cachelin s'installa sur son balcon afin de fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un jour d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.
Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas, derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux sous la verdure, le ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière, à cracher dans l'eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un malaise l'oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue, d'autant plus amère et brutale que l'espérance avait été plus vive et plus longue ; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d'esprit, dans les obsessions d'idées fixes : "Sale rosse !"
Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le cercueil. Il n'avait point revu sa soeur depuis sa visite au notaire.
Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme de ce grand jour d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout n'était pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant ? Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore ! Son gendre paraissait vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un enfant, nom d'un nom ! Et puis, d'ailleurs, il le fallait !
Lesable était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots : "Le chef vous demande." Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque et violent de parvenir l'aiguillonna. Il serait chef à son tour, et vite ; il irait plus haut encore.
Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend dans les occasions tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits les contrariétés violentes.
La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa, et il demanda d'un ton brusque : "J'ai eu besoin de vous toute la matinée. Pourquoi n'êtes-vous pas venu ?" Lesable répondit : "Cher maître, nous avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais même vous demander d'assister à l'inhumation, qui aura lieu demain."
Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement rasséréné. Et il répondit avec une nuance de considération : "En ce cas, mon cher ami, c'est autre chose. Je vous remercie, et je vous laisse libre, car vous devez avoir beaucoup à faire."
Mais Lesable tenait à se montrer zélé : "Merci, cher maître, tout est fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure réglementaire."
Et il retourna dans son cabinet.
La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les bureaux pour lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait. "Il s'observe fort bien", disaient les uns. Et les autres ajoutaient : "C'est égal, au fond, il doit être rudement content."
Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d'homme du monde : "Savez-vous au juste le chiffre de la fortune ?"
Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement : "Non, pas au juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines clauses relatives aux funérailles."
De l'avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est quelqu'un ; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient qu'il visait le Conseil d'État ; d'autres croyaient qu'il songeait à la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa démission pour la transmettre au directeur.
Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva maigres. Mais un bruit courait : "C'est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi. C'était dans le testament.
Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans leur existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de gros cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, au bout de quelque temps, qu'ils avaient loué une campagne dans les environs de Paris, pour y finir l'été.
On pensa : "Ils sont avares comme la vieille ; ça tient de famille ; qui se ressemble s'assemble ; n'importe, ça n'est pas chic de rester au ministère avec une fortune pareille."
Au bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et jugés.
IV
En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait au million, et, rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable mésaventure.
Il se demandait aussi : "Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant depuis deux ans que je suis marié ?" Et la crainte de voir son ménage demeurer stérile lui faisait battre le coeur.
Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d'arriver là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la ténacité qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père. Tant d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi ? Peut-être avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par suite d'une indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir violent de laisser un héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés ; il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu'il le voulait ainsi.
Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait le contrecoup.
Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On craignait une fièvre cérébrale.
En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au ministère.
Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de bien-être et d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer chez lui, de longues courses fortifiantes.
Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l'idée d'aller finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans la voix : "Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et tout ira bien."
Ce seul mot de "campagne" lui paraissait comporter une signification mystérieuse.
Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à pied tous les soirs.
Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes.
Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu'au barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, sur une largeur de cent mètres ; et le ronflement de la chute faisait frémir le sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait dans l'air, s'élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux environs une odeur d'eau battue et une saveur de vase remuée.
La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et faisait répéter chaque soir à Cachelin : "Hein ! quelle ville tout de même !" De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers la mer.
Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s'asseyant sur un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les rides du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient leur cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient dans l'air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, troublant son cours lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs qui jetaient soudain l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l'eau, un trésor vivant de poissons d'argent.
Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien. C'était pour eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de l'oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression de main ; et ils se désiraient, se refusant encore l'un à l'autre, sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du million.
Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de lui, vivait heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui vient aux plus lourds devant certaines visions des champs : une pluie de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait : "Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là" - il montrait le creux de son estomac - "et je me sens tout retourné. Je deviens tout drôle. Il me semble qu'on m'a trempé dans un bain qui me donne envie de pleurer."
Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se rouler sur l'herbe, de pousser des cris de joie.
Il jugea les temps venus, Ce fut une vraie nuit d'épousailles.
Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d'espérances.
Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et que leur confiance était vaine.
Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage, il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses 'baisers, réveillait sans cesse son ardeur défaillante.
Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d'octobre.
La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des paroles désobligeantes ; et Cachelin, qui flairait la situation, les harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.
Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait leur rancune mutuelle, celle de l'héritage insaisissable. Cora maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d'importance. Et Cachelin, à chaque dîner, répétait : "Moi, si j'avais été riche, j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir être raisonnable. Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait : Toi, tu dois être comme moi, mais voilà..." Et il jetait à son gendre un regard significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris.
Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même, un jour, lui demanda : "N'êtes-vous pas malade ? Vous me paraissez un peu changé."
Il répondit : "Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J'ai beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l'avez pu voir."
Il comptait bien sur son avancement, à la fin de l'année, et il avait repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé modèle.
Il n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes les autres. Son beau-père Cachelin n'eut rien. Lesable, frappé au coeur, retourna trouver le chef et, pour la première fois, il l'appela "monsieur" : "A quoi me sert donc, monsieur, de travailler comme je le fais si je n'en recueille aucun fruit ?"
La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée : "Je vous ai déjà dit, monsieur Lesable, que je n'admettais point de discussion de cette nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante votre réclamation, étant donné votre fortune actuelle comparée à la pauvreté de vos collègues..."
Lesable ne put se contenir : "Mais je n'ai rien, monsieur ! Notre tante a laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements."
Le chef, surpris, répliqua : "Si vous n'avez rien aujourd'hui, vous serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au même."
Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de l'héritage imprenable.
Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau, quelques jours plus tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet parut, l'oeil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança d'un air excité, ricanant et jetant aux autres des regards de connivence. Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon des petits garçons.
Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant sa coutume : "Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le Richelieu. - Lorient. Scaphandres pour le Desaix. - Brest. Essais sur les toiles à voiles de provenance anglaise !"
Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui faire porter par le garçon.
Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur les lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il se tourna vers l'expéditionnaire : "Dites donc, papa Savon, vous avez appris bien des choses dans votre existence, vous ?"
Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de lui et parler encore de sa femme, ne répondit pas.
Pitolet reprit : "Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs ?"
Le bonhomme releva la tête : "Vous savez, monsieur Pitolet, que je n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai eu le malheur d'épouser une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de son infidélité, je me suis séparé d'elle."
Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire : "Vous l'avez eue plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas ?"
Et le père Savon répondit gravement : "Oui, monsieur."
Pitolet reprit la parole : "Cela n'empêche que vous êtes père de plusieurs enfants, trois ou quatre, m'a-t-on dit ?"
Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya : "Vous cherchez à me blesser, monsieur Pitolet ; mais vous n'y parviendrez point. Ma femme a eu, en effet, trois enfants. J'ai lieu de supposer que le premier est de moi, mais je renie les deux autres."
Pitolet reprit : "Tout le monde dit, en effet, que le premier est de vous. Cela suffit. C'est très beau d'avoir un enfant, très beau et très heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d'en faire un, un seul, comme vous ?"
Cachelin avait cessé d'enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu'il eût épuisé sur lui la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs conjugaux.
Lesable avait ramassé ses papiers ; mais, sentant bien qu'on l'attaquait, il voulait demeurer, retenu par l'orgueil, confus et irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis le souvenir de ce qu'il avait dit au chef lui revint, et il comprit aussitôt qu'il lui faudrait montrer tout de suite une grande énergie, s'il ne voulait point servir de plastron au ministère tout entier.
Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la voix enrouée des crieurs des rues et beugla : "Le secret pour faire des enfants, dix centimes, deux sous ! Demandez le secret pour faire des enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d'horribles détails !"
Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beaupère. Et Pitolet, se tournant vers le commis d'ordre : "Qu'est-ce que vous avez donc, Cachelin ? je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de sa femme. Moi, je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n'en peut pas faire autant !"
Lesable s'était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et de ne rien entendre ; mais il était devenu blême.
Boissel reprit avec la même voix de voyou : "De l'utilité des héritiers pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez !"
Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d'esprit et qui en voulait personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l'espoir de fortune qu'il nourrissait dans le fond de son coeur, lui demanda directement : "Qu'est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle ?"
Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit : "Je n'ai rien. Je m'étonne seulement de vous voir déployer tant de finesse."
Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques de sa redingote, reprit en riant : "On fait ce qu'on peut, mon cher. Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours..."
Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait, comprenant vaguement qu'on ne s'adressait plus à lui, qu'on ne se moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l'air. Et Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que le hasard lui désignerait.
Lesable balbutia : "Je ne comprends pas. A quoi n'ai-je pas réussi ?"
Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se friser la moustache et, d'un ton gracieux "Je sais que vous réussissez d'ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j'ai eu tort de parler de vous. D'ailleurs, il s'agissait des enfants de papa Savon et non des vôtres, puisque vous n'en avez pas. Or, puisque vous réussissez dans vos entreprises, il est évident que si vous n'avez pas d'enfants, c'est que vous n'en avez pas voulu."
Lesable demanda rudement : "De quoi vous mêlez-vous ?"
Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix : "Dites donc, vous, qu'est-ce qui vous prend ? Tâchez d'être poli, ou vous aurez affaire à moi !"
Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure : "Monsieur Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je vous prie désormais de ne jamais m'adresser la parole. Je ne me soucie ni de vous ni de vos semblables." Et il jetait un regard de défi vers Pitolet et Boissel.
Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et l'ironie ; mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au coeur son ennemi, et reprit d'un ton protecteur, d'un ton de conseiller bienveillant, avec une rage dans les yeux : "Mon cher Lesable, vous passez les bornes. Je comprends d'ailleurs votre dépit ; il est fâcheux de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, pour une chose si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous rendrai ce service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C'est l'affaire de cinq minutes..."
Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l'encrier du père Savon que Lesable lui lançait. Un flot d'encre lui couvrit le visage, le métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s'élança, roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le mur. Maze se dégagea d'un effort violent, ouvrit la porte, cria vers les deux hommes : "Vous allez avoir de mes nouvelles !" et il disparut.
Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la crainte qu'il avait eue de tuer quelqu'un en prenant part à la lutte.
Aussitôt rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il n'y put réussir ; il était teint avec une encre à fond violet, dite indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée en bouchon. Il n'obtint qu'un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang affluant à la peau.
Boissel et Pitolet l'avaient suivi et lui donnaient des conseils. Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l'huile d'olive pure ; selon celui-là, on réussirait avec de l'ammoniaque. Le garçon de bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un liquide jaune et une pierre ponce. On n'obtint aucun résultat. Maze, découragé, s'assit et déclara : "Maintenant, il reste à vider la question d'honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander à M. Lesable soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les armes ?"
Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils n'avaient aucune idée de ces sortes d'affaires, mais ne voulaient pas l'avouer, et, préoccupés par le désir d'être corrects, ils émettaient des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu'on consulterait un capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des charbons. Il n'en savait pas plus qu'eux. Après avoir réfléchi, il leur conseilla néanmoins d'aller trouver Lesable et de le prier de les mettre en rapport avec deux amis.
Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel s'arrêta soudain : "Ne serait-il pas urgent d'avoir des gants ?"
Pitolet hésita une seconde : "0ui, peut-être." Mais pour se procurer des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand. La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs ; Pitolet trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent violets.
En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la tête et demanda brusquement : "Qu'est-ce que vous voulez ?"
Pitolet répondit : "Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes, pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui."
Mais Lesable, encore exaspéré, cria : "Comment ! il m'insulte, et il vient encore me provoquer ? Dites-lui que je le méprise, que je méprise ce qu'il peut dire ou faire."
Boissel, tragique, s'avança : "Vous allez nous forcer, monsieur, à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous sera fort désagréable."
Pitolet, malin, ajouta : "Et qui pourra nuire gravement à votre honneur et à votre avancement futur."
Lesable, atterré, les regardait. Que faire ? II songea à gagner du temps : "Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous l'attendre dans le bureau de M. Pitolet ?"
Dès qu'il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un conseil, une protection.
Un duel ! Il allait avoir un duel !
II restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n'a jamais songé à cette possibilité, qui ne s'est point préparé à ces risques, à ces émotions, qui n'a point fortifié son courage dans la prévision de cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le coeur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à coup disparu. Mais la pensée de l'opinion du ministère et du bruit que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour prendre son avis.
M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d'une rencontre armée ne lui apparaissait pas ; et il songeait que tout cela allait encore désorganiser son service. II répétait : "Moi, je ne puis rien vous dire. C'est là une question d'honneur qui ne me regarde pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc ? c'est un homme compétent en la matière et il pourra vous guider."
Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être son témoin ; il prit un sous-chef pour le seconder.
Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d'avoir quatre sièges.
On se salua gravement, on s'assit. Pitolet prit la parole et exposa la situation. Le commandant, après l'avoir écouté, répondit : "La chose est grave, mais ne me paraît pas irréparable ; tout dépend des intentions." C'était un vieux marin sournois qui s'amusait.
Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si M. Maze reconnaissait n'avoir pas eu l'intention d'offenser, dans le principe, M. Lesable, celui-ci s'empresserait d'avouer tous ses torts en lançant l'encrier, et s'excuserait de sa violence inconsidérée.
Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.
Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l'émotion du duel possible, bien que s'attendant à voir reculer son adversaire, regardait successivement l'une et l'autre de ses joues dans un de ces petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, de leurs cheveux et de leur cravate.
Il lut les lettres qu'on lui soumettait et déclara avec une satisfaction visible : "Cela me parait fort honorable. Je suis prêt à signer."
Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses témoins, en déclarant : "Du moment que c'est là votre avis, je ne puis qu'acquiescer."
Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres furent échangées ; on se salua gravement, et, l'incident vidé, on se sépara.
Une émotion extraordinaire régnait dans l'administration. Les employés allaient aux nouvelles, passaient d'une porte à l'autre, s'abordaient dans les couloirs.
Quand on sut l'affaire terminée, ce fut une déception générale. Quelqu'un dit : "Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable." Et le mot courut. Un employé rima une chanson.
Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée par Boissel : "Quelle devait être l'attitude des deux adversaires quand ils se trouveraient face à face ? Se salueraient-ils ? Feindraient-ils de ne se point connaître ?" Il fut décidé qu'ils se rencontreraient, comme par hasard, dans le bureau du chef et qu'ils échangeraient, en présence de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.
Cette cérémonie fut aussitôt accomplie ; et Maze, ayant fait demander un fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.
Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l'un contre l'autre, comme si ce qui venait d'arriver eût dépendu de l'un ou de l'autre. Dès qu'il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son chapeau sur la commode et cria vers sa femme :
"J'en ai assez, moi. J'ai un duel pour toi, maintenant !"
Elle le regarda, surprise, irritée déjà.
- Un duel, pourquoi cela ?
- Parce que Maze m'a insulté à ton sujet.
Elle s'approcha : "A mon sujet ? Comment ?"
Il s'était assis rageusement dans un fauteuil. Il reprit : "Il m'a insulté... Je n'ai pas besoin de t'en dire plus long."
Mais elle voulait savoir : "J'entends que tu me répètes les propos qu'il a tenus sur moi."
Lesable rougit, puis balbutia : "Il m'a dit... il m'a dit... C'est à propos de ta stérilité."
Elle eut une secousse ; puis une fureur la souleva et la rudesse paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata : "Moi !... Je suis stérile, moi ? Qu'est-ce qu'il en sait, ce manant-là ? Stérile avec toi, oui, parce que tu n'es pas un homme ! Mais si j'avais épousé quelqu'un, n'importe qui, entends-tu, j'en aurais eu des enfants. Ah ! je te conseille de parler ! Cela me coûte cher d'avoir épousé une chiffe comme toi !... Et qu'est-ce que tu as répondu à ce gueux ?"
Lesable, effaré, devant cet orage, bégaya : "Je l'ai... souffleté."
Elle le regarda, étonnée :
- Et qu'est-ce qu'il a fait, lui ?
- Il m'a envoyé des témoins. Voilà !
Elle s'intéressait maintenant à cette affaire, attirée, comme toutes les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda, adoucie tout à coup, prise soudain d'une certaine estime pour cet homme qui allait risquer sa vie : "Quand est-ce que vous vous battez ?"
Il répondit tranquillement : "Nous ne nous battons pas ; la chose a été arrangée par les témoins. Maze m'a fait des excuses."
Elle le dévisagea, outrée de mépris : "Ah ! on m'a insultée devant toi, et tu as laissé dire, et tu ne te bats point ! Il ne te manquait plus que d'être un poltron !"
Il se révolta : "Je t'ordonne de te taire. Je sais mieux que toi ce qui regarde mon honneur. D'ailleurs, voici la lettre de M. Maze. Tiens, lis, et tu verras."
Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et ricanant : "Toi aussi tu as écrit une lettre ? Vous avez eu peur l'un de l'autre. Oh ! que les hommes sont lâches ! Si nous étions à votre place, nous autres... Enfin, là-dedans, c'est moi qui ai été insultée, moi, ta femme, et tu te contentes de cela ! Ça ne m'étonne plus si tu n'es pas capable d'avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi... mollasse devant les femmes que devant les hommes. Ah ! j'ai pris là un joli coco !"
Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de Cachelin, des gestes canailles de vieux troupier et des intonations d'homme.
Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute, forte, vigoureuse, la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et vibrante, le sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait, assis devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts favoris d'avocat. Elle avait envie de l'étrangler, de l'écraser.
Et elle répéta : "Tu n'es capable de rien, de rien. Tu laisses même tout le monde te passer sur le dos comme employé !"
La porte s'ouvrit ; Cachelin parut, attiré par le bruit des voix, et il demanda : "Qu'est-ce qu'il y a ?"
Elle se retourna : "Je dis son fait à ce pierrot-là !"
Et Lesable, levant les yeux, s'aperçut de leur ressemblance. Il lui sembla qu'un voile se levait qui les lui montrait tels qu'ils étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.
Cachelin déclara : "Si seulement on pouvait divorcer. Ça n'est pas agréable d'avoir épousé un chapon."
Lesable se dressa d'un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot. Il marcha vers son beau-père, en bredouillant : "Sortez d'ici !... Sortez !... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse..." Et il saisit sur la commode une bouteille pleine d'eau sédative qu'il brandissait comme une massue.
Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant : "Qu'est-ce qui lui prend, maintenant ?"
Mais la colère de Lesable ne s'apaisa point ; c'en était trop. Il se tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonné de sa violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble : "Quant à toi... quant à toi..." Mais, comme il ne trouvait rien à dire, n'ayant pas de raison à donner, il demeurait en face d'elle, le visage décomposé, la voix changée.
Elle se mit à rire.
Devant cette gaieté qui l'insultait encore, il devint fou, et s'élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu'il la giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. Elle rencontra le lit et s'abattit dessus à la renverse. Il ne lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva, essoufflé, épuisé ; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia : "Voilà... voilà... voilà ce que c'est."
Mais elle ne remuait point, comme s'il l'eût tuée. Elle restait sur le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses deux mains. Il s'approcha, gêné, se demandant ce qu'il allait arriver et attendant qu'elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il murmura : "Cora ! dis, Cora !" Elle ne répondit point et ne bougea pas. Qu'avait-elle ? Que faisait-elle ? Qu'allait-elle faire surtout ?
Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu'elle s'était éveillée, il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa femme, lui, l'homme sage et froid, l'homme bien élevé et toujours raisonnable. Et dans l'attendrissement de la réaction, il avait envie de demander pardon, de se mettre à genoux, d'embrasser cette joue frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s'en aperçut pas. Il dit encore : "Cora, écoute, Cora, j'ai eu tort, écoute." Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se détacha facilement, et il vit un oeil ouvert qui le regardait, un oeil fixe, inquiétant et troublant.
Il reprit : "Ecoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère. C'est ton père qui m'avait poussé à bout. On n'insulte pas un homme ainsi."
Elle ne répondit rien, comme si elle n'entendait pas. Il ne savait que dire, que faire. Il l'embrasse près de l'oreille, et, en se relevant, il vit une larme au coin de l'oeil, une grosse larme qui se détacha et roula vivement sur la joue ; et la paupière s'agitait, se fermait coup sur coup.
Il fut saisi de chagrin, pénétré d'émotion, et, ouvrant les bras, il s'étendit sur sa femme ; il écarta l'autre main avec ses lèvres, et lui baisant toute la figure, il la priait : "Ma pauvre Cora, pardonne-mo | |