Molieres

 

Moliere




LE TARTUFFE
OU
L'IMPOSTEUR


ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE


MADAME PERNELLE et FLIPOTE, sa servante, ELMIRE, MARIANE, DORINE, DAMIS, CLÉANTE.


MADAME PERNELLE
Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre.

ELMIRE
Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.

MADAME PERNELLE
Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin;
Ce sont toutes façons, dont je n'ai pas besoin.

ELMIRE
5 De ce que l'on vous doit, envers vous on s'acquitte.
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?

MADAME PERNELLE
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire, on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée;
10 Dans toutes mes leçons, j'y suis contrariée ;
On n'y respecte rien; chacun y parle haut,
Et c'est, tout justement, la cour du roi Pétaut*.

DORINE
Si...

MADAME PERNELLE
Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:
15 Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS
Mais...

MADAME PERNELLE
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
20 Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MARIANE
Je crois...

MADAME PERNELLE
Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette:
Mais il n'est, comme on dit, pire eau, que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape, un train que je hais fort.

ELMIRE
Mais, ma mère...

MADAME PERNELLE
25 Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout, est tout à fait mauvaise:
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière, et cet état me blesse,
30 Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

CLÉANTE
Mais, Madame, après tout...

MADAME PERNELLE
Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère:
35 Mais enfin, si j'étais de mon fils son époux,
Je vous prierais bien fort, de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre,
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre :
Je vous parle un peu franc, mais c'est là mon humeur,
40 Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.

DAMIS
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...

MADAME PERNELLE
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;
Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,
De le voir querellé par un fou comme vous.

DAMIS
45 Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot* de critique,
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ?
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir?

DORINE
S'il le faut écouter, et croire à ses maximes,
50 On ne peut faire rien, qu'on ne fasse des crimes,
Car il contrôle tout, ce critique zélé.

MADAME PERNELLE
Et tout ce qu'il contrôle, est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire ;
Et mon fils, à l'aimer, vous devrait tous induire.

DAMIS
55 Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien,
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien.
Je trahirais mon cœur, de parler d'autre sorte;
Sur ses façons de faire, à tous coups je m'emporte;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
60 Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

DORINE
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise ;
Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers,
Et dont l'habit entier valait bien six deniers,
65 En vienne jusque-là, que de se méconnaître,
De contrarier tout, et de faire le maître.

MADAME PERNELLE
Hé, merci de ma vie* il en irait bien mieux,
Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.

DORINE
Il passe pour un saint dans votre fantaisie;
70 Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

MADAME PERNELLE
Voyez la langue!

DORINE
À lui, non plus qu'à son Laurent,
Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être;
Mais pour homme de bien, je garantis le maître.
75 Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez*,
Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.
C'est contre le péché que son cœur se courrouce,
Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE
Oui; mais pourquoi surtout, depuis un certain temps,
80 Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans?
En quoi blesse le Ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête?
Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?
Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux.

MADAME PERNELLE
85 Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites ;
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
90 Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien;
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.

CLÉANTE
Hé, voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause?
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
95 Si pour les sots discours où l'on peut être mis,
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis:
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire?
Contre la médisance il n'est point de rempart ;
100 À tous les sots caquets n'ayons donc nul égard;
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.

DORINE
Daphné notre voisine, et son petit époux,
Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous?
105 Ceux de qui la conduite offre le plus à rire,
Sont toujours sur autrui les premiers à médire;
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L'apparente lueur du moindre attachement,
D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
110 Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie.
Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
Et sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux intrigues qu'ils ont, donner de l'innocence,
115 Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

MADAME PERNELLE
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire :
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire ;
Tous ses soins vont au Ciel, et j'ai su par des gens,
120 Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.

DORINE
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne:
Il est vrai qu'elle vit en austère personne;
Mais l'âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude, à son corps défendant,
125 Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages:
Mais voyant de ses yeux tous les brillants* baisser,
Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer;
Et du voile pompeux d'une haute sagesse,
130 De ses attraits usés, déguiser la faiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps.
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude;
135 Et la sévérité de ces femmes de bien,
Censure toute chose, et ne pardonne à rien;
Hautement, d'un chacun, elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d'envie
Qui ne saurait souffrir qu'une autre ait les plaisirs*,
140 Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.

MADAME PERNELLE
Voilà les contes bleus* qu'il vous faut, pour vous plaire.
Ma bru, l'on est, chez vous, contrainte de se taire ;
Car Madame*, à jaser, tient le dé tout le jour:
Mais enfin, je prétends discourir à mon tour.
145 Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage,
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;
Que le Ciel au besoin* l'a céans envoyé,
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;
Que pour votre salut vous le devez entendre,
150 Et qu'il ne reprend rien, qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont, du malin esprit, toutes inventions.
Là, jamais on n'entend de pieuses paroles,
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles;
155 Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l'on y sait médire, et du tiers, et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées,
De la confusion de telles assemblées:
Mille caquets divers s'y font en moins de rien;
160 Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien,
C'est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l'aune*;
Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea...
Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà?
165 Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire;
Et sans... Adieu, ma bru, je ne veux plus rien dire.
Sachez que pour céans j'en rabats de moitié*,
Et qu'il fera beau temps, quand j'y mettrai le pied.
(Donnant un soufflet à Flipote.)
Allons, vous; vous rêvez, et bayez aux corneilles ;
170 Jour de Dieu*, je saurai vous frotter les oreilles ;
Marchons, gaupe*, marchons.

SCÈNE II


CLÉANTE, DORINE.


CLÉANTE
Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor me quereller.
Que cette bonne femme*...

DORINE
Ah! certes, c'est dommage,
Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage;
175 Elle vous dirait bien qu'elle vous trouve bon,
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.

CLÉANTE
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée!
Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée*!

DORINE
Oh vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils;
180 Et si vous l'aviez vu, vous diriez, c'est bien pis.
Nos troubles* l'avaient mis sur le pied d'homme sage,
Et pour servir son Prince, il montra du courage:
Mais il est devenu comme un homme hébété,
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté.
185 Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme
Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme.
C'est de tous ses secrets l'unique confident,
Et de ses actions le directeur* prudent.
Il le choie, il l'embrasse ; et pour une maîtresse,
190 On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse.
À table, au plus haut bout*, il veut qu'il soit assis,
Avec joie il l'y voit manger autant que six;
Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède*;
Et s'il vient à roter, il lui dit, Dieu vous aide*.
(C'est une servante qui parle.)
195 Enfin il en est fou; c'est sont tout, son héros;
Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos;
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu'il dit, sont pour lui des oracles.
Lui qui connaît sa dupe, et qui veut en jouir,
200 Par cent dehors fardés, a l'art de l'éblouir*;
Son cagotisme* en tire à toute heure des sommes,
Et prend droit de gloser* sur tous tant que nous sommes.
Il n'est pas jusqu'au fat*, qui lui sert de garçon,
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon.
205 Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains,
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saint*;
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
210 Avec la sainteté, les parures du diable.

SCÈNE III


ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE.


ELMIRE
Vous êtes bien heureux, de n'être point venu
Au discours qu'à la porte elle nous a tenu.
Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue,
Je veux aller là-haut attendre sa venue.

CLÉANTE
215 Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement*,
Et je vais lui donner le bonjour seulement.

DAMIS
De l'hymen* de ma sœur, touchez-lui quelque chose.
J'ai soupçon que Tartuffe à son effet* s'oppose ;
Qu'il oblige mon père à des détours si grands,
220 Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends.
Si même ardeur enflamme, et ma sœur, et Valère,
La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère:
Et s'il fallait...

DORINE
Il entre.

SCÈNE IV


ORGON, CLÉANTE, DORINE.


ORGON
Ah, mon frère, bonjour.

CLÉANTE
Je sortais, et j'ai joie à vous voir de retour:
225 La campagne, à présent, n'est pas beaucoup fleurie.

ORGON
Dorine, mon beau-frère, attendez, je vous prie.
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte?
230 Qu'est-ce qu'on fait céans? Comme est-ce qu'on s'y porte?

DORINE
Madame eut, avant-hier, la fièvre jusqu'au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON
Et Tartuffe?

DORINE
Tartuffe? Il se porte à merveille,
Gros, et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

ORGON
235 Le pauvre homme!

DORINE
Le soir elle eut un grand dégoût,
Et ne put au souper toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tête était encor cruelle.

ORGON
Et Tartuffe?

DORINE
Il soupa, lui tout seul, devant elle,
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
240 Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON
Le pauvre homme!

DORINE
La nuit se passa tout entière,
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière;
Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

ORGON
Et Tartuffe?

DORINE
245 Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre, au sortir de la table;
Et dans son lit bien chaud, il se mit tout soudain,
Où sans trouble il dormit jusques au lendemain.

ORGON
Le pauvre homme!

DORINE
À la fin, par nos raisons gagnée,
250 Elle se résolut à souffrir la saignée,
Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON
Et Tartuffe?

DORINE
Il reprit courage comme il faut ;
Et contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avait perdu Madame,
255 But à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

ORGON
Le pauvre homme*!

DORINE
Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais à Madame annoncer par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.

SCÈNE V


ORGON, CLÉANTE.


CLÉANTE
À votre nez, mon frère, elle se rit de vous;
260 Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout franc, que c'est avec justice.
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
265 Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point...

ORGON
Alte-là, mon beau-frère,
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLÉANTE
Je ne le connais pas, puisque vous le voulez:
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

ORGON
270 Mon frère, vous seriez charmé de le connaître,
Et vos ravissements* ne prendraient point de fin.
C'est un homme... qui... ha... un homme... un homme enfin.
Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde,
Et comme du fumier, regarde tout le monde*.
275 Oui, je deviens tout autre avec son entretien,
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien;
De toutes amitiés il détache mon âme;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère, et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela.

CLÉANTE
280 Les sentiments humains, mon frère, que voilà!

ORGON
Ha, si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre.
Chaque jour à l'église il venait d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi, se mettre à deux genoux.
285 Il attirait les yeux de l'assemblée entière,
Par l'ardeur dont au Ciel il poussait sa prière:
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
Et baisait humblement la terre à tous moments;
Et lorsque je sortais, il me devançait vite,
290 Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence, et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons; mais avec modestie,
Il me voulait toujours en rendre une partie.
295 C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié,
Je ne mérite pas de vous faire pitié:
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le Ciel, chez moi, me le fit retirer,
300 Et depuis ce temps-là, tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même,
Il prend pour mon honneur un intérêt extrême;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi, six fois, il s'en montre jaloux.
305 Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle;
Il s'impute à péché la moindre bagatelle,
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
310 Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

CLÉANTE
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?
Et que prétendez-vous que tout ce badinage*...

ORGON
Mon frère, ce discours sentle libertinage *.
315 Vous en êtes un peu dans votre âme entiché*;
Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

CLÉANTE
Voilà de vos pareils le discours ordinaire.
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
320 C'est être libertin, que d'avoir de bons yeux;
Et qui n'adore pas de vaines simagrées,
N'a ni respect, ni foi, pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur;
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur.
325 De tous vos façonniers on n'est point les esclaves,
Il est de faux dévots, ainsi que de faux braves:
Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit,
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit;
Les bons et vrais dévots qu'on doit suivre à la trace,
330 Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi! vous ne ferez nulle distinction
Entre l'hypocrisie, et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage?
335 Egaler l'artifice, à la sincérité;
Confondre l'apparence, avec la vérité;
Estimer le fantôme, autant que la personne;
Et la fausse monnaie, à l'égal de la bonne?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits!
340 Dans la juste nature on ne les voit jamais.
La raison a pour eux des bornes trop petites.
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent,
Pour la vouloir outrer, et pousser trop avant.
345 Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

ORGON
Oui, vous êtes,sans doute *, un docteur qu'on révère;
Tout le savoir du monde est chez vous retiré,
Vous êtes le seul sage, et le seul éclairé,
Un oracle, un Caton*, dans le siècle où nous sommes,
350 Et près de vous ce sont des sots, que tous les hommes.

CLÉANTE
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir, chez moi, n'est pas tout retiré.
Mais en un mot je sais, pour toute ma science,
Du faux, avec le vrai, faire la différence:
355 Et comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots;
Aucune chose au monde, et plus noble, et plus belle,
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux,
360 Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux;
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place*,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément, et se joue à leur gré,
De ce qu'ont les mortels de plus saint, et sacré.
365 Ces gens, qui par une âme à l'intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit, et dignités,
À prix de faux clins d'yeux, et d'élans affectés.
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune,
370 Par le chemin du Ciel courir à leur fortune;
Qui brûlants, et priants, demandent chaque jour*,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour:
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
375 Et pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment,
De l'intérêt du Ciel, leur fier* ressentiment ;
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
Et que leur passion dont on leur sait bon gré,
380 Veut nous assassiner avec un fer sacré.
De ce faux caractère, on en voit trop paraître;
Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux,
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux.
385 Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre:
Ce titre par aucun ne leur est débattu,
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
390 Et leur dévotion est humaine, est traitable.
Ils ne censurent point toutes nos actions,
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections,
Et laissant la fierté des paroles aux autres,
C'est par leurs actions, qu'ils reprennent les nôtres.
395 L'apparence du mal a chez eux peu d'appui*,
Et leur âme est portée à juger bien d'autrui ;
Point de cabale en eux; point d'intrigues à suivre;
On les voit pour tous soins, se mêler de bien vivre.
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement.
400 Ils attachent leur haine au péché seulement,
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du Ciel, plus qu'il ne veut lui-même.
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
405 Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle,
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle,
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui*.

ORGON
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit?

CLÉANTE
Oui.

ORGON
Je suis votre valet.

(Il veut s'en aller.)


CLÉANTE
De grâce, un mot, mon frère,
410 Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
Pour être votre gendre, a parole de vous.

ORGON
Oui.

CLÉANTE
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.

ORGON
Il est vrai.

CLÉANTE
Pourquoi donc en différer la fête?

ORGON
Je ne sais.

CLÉANTE
Auriez-vous autre pensée en tête?

ORGON
Peut-être.

CLÉANTE
415 Vous voulez manquer à votre foi?

ORGON
Je ne dis pas cela.

CLÉANTE
Nul obstacle, je croi,
Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.

ORGON
Selon.

CLÉANTE
Pour dire un mot, faut-il tant de finesses?
Valère, sur ce point, me fait vous visiter.

ORGON
Le Ciel en soit loué.

CLÉANTE
420 Mais que lui reporter?

ORGON
Tout ce qu'il vous plaira.

CLÉANTE
Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?

ORGON
De faire
Ce que le Ciel voudra.

CLÉANTE
Mais parlons tout de bon.
Valère a votre foi. La tiendrez-vous, ou non?

ORGON
Adieu.

CLÉANTE
425 Pour son amour, je crains une disgrâce,
Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.








 


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