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Moliere
L'AMOUR MÉDECIN
PROLOGUE
LA COMÉDIE, LA MUSIQUE ET LE BALLET
LA COMÉDIE
Quittons, quittons notre vaine querelle,
Ne nous disputons point nos talents tour à tour.
Et d'une gloire plus belle,
Piquons-nous en ce jour.
Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,
Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
TOUS TROIS
Unissons-nous...
LA COMÉDIE
De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire,
Il se vient quelquefois délasser parmi nous.
Est-il de plus grande gloire
Est-il bonheur plus doux?
Unissons-nous tous trois...
TOUS TROIS
Unissons-nous...
LES PERSONNAGES
SGANARELLE, père de Lucinde.
AMINTE.
LUCRÈCE.
M. GUILLAUME, vendeur de tapisseries.
M. JOSSE, orfèvre.
LUCINDE, fille de Sganarelle.
LISETTE, suivante de Lucinde.
M. TOMÈS, médecin.
M. DES FONANDRÈS, médecin.
M. MACROTON, médecin.
M. BAHYS, médecin.
M. FILERIN, médecin.
CLITANDRE, amant de Lucinde.
UN NOTAIRE.
L'OPÉRATEUR, ORVIÉTAN.
PLUSIEURS TRIVELINS ET SCARAMOUCHES.
LA COMÉDIE.
LA MUSIQUE.
LE BALLET.
La scène est à Paris, dans une salle de la maison de Sganarelle.
ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE
SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.
SGANARELLE.- Ah, l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a, guerre a*, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre. Je n'avais qu'une seule femme* qui est morte.
M. GUILLAUME.- Et combien donc en voulez-vous* avoir?
SGANARELLE.- Elle est morte, Monsieur mon ami*, cette perte m'est très sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étais pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin, la mort rajuste toutes choses. Elle est morte: je la pleure. Si elle était en vie, nous nous querellerions. De tous les enfants que le Ciel m'avait donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine. Car enfin, je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer; et dont je ne saurais même apprendre la cause. Pour moi j'en perds l'esprit, et j'aurais besoin d'un bon conseil sur cette matière. Vous êtes ma nièce: vous, ma voisine, et vous, mes compères et mes amis: je vous prie de me conseiller tout ce que je dois faire.
M. JOSSE.- Pour moi, je tiens que la braverie* et l'ajustement* est la chose qui réjouit le plus les filles; et si j'étais que de vous, je lui achèterais dès aujourd'hui une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes.
M. GUILLAUME.- Et moi; si j'étais en votre place, j'achèterais une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferais mettre à sa chambre*, pour lui réjouir l'esprit et la vue.
AMINTE.- Pour moi, je ne ferais point tant de façon, et je la marierais fort bien, et le plus tôt que je pourrais, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander, il y a quelque temps.
LUCRÈCE.- Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer comme elle est à faire des enfants. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissements* qui seront mieux de son humeur.
SGANARELLE.- Tous ces conseils sont admirables assurément: mais je les tiens un peu intéressés*, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, Monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse, est d'une femme qui pourrait bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la mode.
SCÈNE II
LUCINDE, SGANARELLE.
SGANARELLE.- Ah, voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas. Elle soupire. Elle lève les yeux au ciel. Dieu vous gard. Bonjour ma mie. Hé bien, qu'est-ce? comme vous en va? Hé quoi! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as. Allons donc, découvre-moi ton petit cœur, là ma pauvre mie, dis, dis; dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage. Veux-tu que je te baise? Viens. J'enrage de la voir de cette humeur-là. Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse, je t'assure ici, et te fais serment, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire. C'est tout dire: est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes, que tu voies plus brave que toi? et serait-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterais quelque cabinet* de la foire Saint-Laurent*? Ce n'est pas cela. Aurais-tu envie d'apprendre quelque chose? et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin? Nenni. Aimerais-tu quelqu'un, et souhaiterais-tu d'être mariée?
Lucinde lui fait signe que c'est cela.
SCÈNE III
LISETTE, SGANARELLE, LUCINDE.
LISETTE.- Hé bien, Monsieur, vous venez d'entretenir votre fille. Avez-vous su la cause de sa mélancolie?
SGANARELLE.- Non, c'est une coquine qui me fait enrager.
LISETTE.- Monsieur, laissez-moi faire, je m'en vais la sonder un peu.
SGANARELLE.- Il n'est pas nécessaire, et puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse.
LISETTE.- Laissez-moi faire, vous dis-je, peut-être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi, Madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde. Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargnerait rien pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez, et les promenades et les cadeaux* ne tenteraient-ils point votre âme? Heu. Avez-vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un? Heu. N'auriez-vous point quelque secrète inclination, avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah, je vous entends. Voilà l'affaire. Que diable? Pourquoi tant de façons? Monsieur, le mystère est découvert; et...
SGANARELLE, l'interrompant.- Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination.
LUCINDE.- Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...
SGANARELLE.- Oui, je perds toute l'amitié que j'avais pour toi.
LISETTE.- Monsieur, sa tristesse...
SGANARELLE.- C'est une coquine qui me veut faire mourir.
LUCINDE.- Mon père, je veux bien...
SGANARELLE.- Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait.
LISETTE.- Mais, Monsieur...
SGANARELLE.- Non, je suis contre elle, dans une colère épouvantable.
LUCINDE.- Mais, mon père...
SGANARELLE.- Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.
LISETTE.- Mais...
SGANARELLE.- C'est une friponne.
LUCINDE.- Mais...
SGANARELLE.- Une ingrate.
LISETTE.- Mais...
SGANARELLE.- Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.
LISETTE.- C'est un mari qu'elle veut.
SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre.- Je l'abandonne.
LISETTE.- Un mari.
SGANARELLE.- Je la déteste.
LISETTE.- Un mari.
SGANARELLE.- Et la renonce pour ma fille.
LISETTE.- Un mari.
SGANARELLE.- Non, ne m'en parlez point.
LISETTE.- Un mari.
SGANARELLE.- Ne m'en parlez point.
LISETTE.- Un mari.
SGANARELLE.- Ne m'en parlez point.
LISETTE.- Un mari, un mari, un mari.
SCÈNE IV
LISETTE, LUCINDE.
LISETTE.- On dit bien vrai: qu'il n'y a point de pires sourds, que ceux qui ne veulent pas entendre.
LUCINDE.- Hé bien, Lisette, j'avais tort de cacher mon déplaisir, et je n'avais qu'à parler, pour avoir tout ce que je souhaitais de mon père: tu le vois.
LISETTE.- Par ma foi, voilà un vilain homme, et je vous avoue que j'aurais un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, Madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal?
LUCINDE.- Hélas, de quoi m'aurait servi de te le découvrir plus tôt? et n'aurais-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas à fond tous les sentiments de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami, n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir?
LISETTE.- Quoi, c'est cet inconnu qui vous a fait demander, pour qui vous...
LUCINDE.- Peut-être n'est-il pas honnête à une fille de s'expliquer si librement; mais enfin, je t'avoue que s'il m'était permis de vouloir quelque chose, ce serait lui que je voudrais. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi: mais dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi, m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et cependant tu vois où la dureté de mon père, réduit toute cette tendresse.
LISETTE.- Allez, laissez-moi faire, quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour; et pourvu que vous ayez assez de résolution...
LUCINDE.- Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est inexorable à mes vœux...
LISETTE.- Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer* un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion, je prends dès à présent sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours... Mais je vois votre père, rentrons, et me laissez agir.
SCÈNE V
SGANARELLE.- Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien: et j'ai fait sagement de parer la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères? Rien de plus impertinent, et de plus ridicule, que d'amasser du bien avec de grands travaux, et élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non, je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi.
SCÈNE VI
LISETTE, SGANARELLE.
LISETTE*.- Ah, malheur! Ah, disgrâce! Ah, pauvre seigneur Sganarelle! Où pourrai-je te rencontrer?
SGANARELLE.- Que dit-elle là?
LISETTE.- Ah misérable père! que feras-tu? quand tu sauras cette nouvelle.
SGANARELLE.- Que sera-ce?
LISETTE.- Ma pauvre maîtresse.
SGANARELLE.- Je suis perdu.
LISETTE.- Ah!
SGANARELLE.- Lisette.
LISETTE.- Quelle infortune!
SGANARELLE.- Lisette.
LISETTE.- Quel accident!
SGANARELLE.- Lisette.
LISETTE.- Quelle fatalité!
SGANARELLE.- Lisette.
LISETTE.- Ah, Monsieur!
SGANARELLE.- Qu'est-ce?
LISETTE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Qu'y a-t-il?
LISETTE.- Votre fille.
SGANARELLE.- Ah, ah!
LISETTE.- Monsieur, ne pleurez donc point comme cela: car vous me feriez rire.
SGANARELLE.- Dis donc vite.
LISETTE.- Votre fille toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.
SGANARELLE.- Hé bien?
LISETTE.- Alors, levant les yeux au ciel. Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père: et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir.
SGANARELLE.- Elle s'est jetée?
LISETTE.- Non, Monsieur, elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur le lit. Là elle s'est prise à pleurer amèrement: et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre mes bras*.
SGANARELLE.- Ah, ma fille!
LISETTE.- À force de la tourmenter*, je l'ai fait revenir: mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journée.
SGANARELLE.- Champagne, Champagne, Champagne vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité, on n'en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah, ma fille! ma pauvre fille!
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