|
 |
| |
L'origine des espèces
| L'isolement
joue aussi un rôle important dans la modification des espèces par la
sélection naturelle. Dans une région fermée, isolée et peu étendue, les
conditions organiques et inorganiques de l'existence sont presque toujours
uniformes, de telle sorte que la sélection naturelle tend à modifier de la même
manière tous les individus variables de la même espèce. En outre, le croisement
avec les habitants des districts voisins se trouve empêché. Moritz Wagner a
dernièrement publié, à ce sujet, un mémoire très intéressant ; il a démontré que
l'isolement, en empêchant les croisements entre les variétés nouvellement
formées, a probablement un effet plus considérable que je ne le supposais
moi-même. Mais, pour des raisons que j'ai déjà indiquées, je ne puis, en aucune
façon, adopter l'opinion de ce naturaliste, quand il soutient que la migration
et l'isolement sont les éléments nécessaires à la formation de nouvelles
espèces. L'isolement joue aussi un rôle très important après un changement
physique des conditions d'existence, tel, par exemple, que modifications de
climat, soulèvement du sol, etc., car il empêche l'immigration d'organismes
mieux adaptés à ces nouvelles conditions d'existence ; il se trouve ainsi, dans
l'économie naturelle de la région, de nouvelles places vacantes, qui seront
remplies au moyen des modifications des anciens habitants. Enfin, l'isolement
assure à une variété nouvelle tout le temps qui lui est nécessaire pour se
perfectionner lentement, et c'est là parfois un point important. Cependant, si
la région isolée est très petite, soit parce qu'elle est entourée de barrières,
soit parce que les conditions physiques y sont toutes particulières, le nombre
total de ses habitants sera aussi très peu considérable, ce qui retarde l'action
de la sélection naturelle, au point de vue de la sélection de nouvelles espèces,
car les chances de l'apparition de variation avantageuses se trouvent diminuées.
La seule durée du temps ne peut rien par elle-même, ni pour ni contre la
sélection naturelle. J'énonce cette règle parce qu'on a soutenu à tort que
j'accordais à l'élément du temps un rôle prépondérant dans la transformation des
espèces, comme si toutes les formes de la vie devaient nécessairement subir des
modifications en vertu de quelques lois innées. La durée du temps est seulement
importante -- et sous ce rapport on ne saurait exagérer cette importance -- en
ce qu'elle présente plus de chance pour l'apparition de variations avantageuses
et en ce qu'elle leur permet, après qu'elles ont fait l'objet de la sélection,
de s'accumuler et de se fixer. La durée du temps contribue aussi à augmenter
l'action directe des conditions physiques de la vie dans leur rapport avec la
constitution de chaque organisme.
Si nous interrogeons la nature pour lui demander la preuve des règles que nous
venons de formuler, et que nous considérions une petite région isolée, quelle
qu'elle soit, une île océanique, par exemple, bien que le nombre des espèces qui
l'habitent soit peu considérable, -- comme nous le verrons dans notre chapitre
sur la distribution géographique, -- cependant la plus grande partie de ces
espèces sont endémiques, c'est-à-dire qu'elles ont été produites en cet endroit,
et nulle part ailleurs dans le monde. Il semblerait donc, à première vue, qu'une
île océanique soit très favorable à la production de nouvelles espèces. Mais
nous sommes très exposés à nous tromper, car, pour déterminer si une petite
région isolée a été plus favorable qu'une grande région ouverte comme un
continent, ou réciproquement, à la production de nouvelles formes organiques, il
faudrait pouvoir établir une comparaison entre des temps égaux, ce qu'il nous
est impossible de faire.
L'isolement contribue puissamment, sans contredit, à la production de nouvelles
espèces ; toutefois, je suis disposé à croire qu'une vaste contrée ouverte est
plus favorable encore, quand il s'agit de la production des espèces capables de
se perpétuer pendant de longues périodes et d'acquérir une grande extension. Une
grande contrée ouverte offre non seulement plus de chances pour que des
variations avantageuses fassent leur apparition en raison du grand nombre des
individus de la même espèce qui l'habitent, mais aussi en raison de ce que les
conditions d'existence sont beaucoup plus complexes à cause de la multiplicité
des espèces déjà existantes. Or, si quelqu'une de ces nombreuses espèces se
modifie et se perfectionne, d'autres doivent se perfectionner aussi dans la même
proportion, sinon elles disparaîtraient fatalement. En outre, chaque forme
nouvelle, dès qu'elle s'est beaucoup perfectionnée, peut se répandre dans une
région ouverte et continue, et se trouve ainsi en concurrence avec beaucoup
d'autres formes. Les grandes régions, bien qu'aujourd'hui continues, ont dû
souvent, grâce à d'anciennes oscillations de niveau, exister antérieurement à un
état fractionné, de telle sorte que les bons effets de l'isolement ont pu se
produire aussi dans une certaine mesure. En résumé, je conclus que, bien que les
petites régions isolées soient, sous quelques rapports, très favorables à la
production de nouvelles espèces, les grandes régions doivent cependant favoriser
des modifications plus rapides, et qu'en outre, ce qui est plus important, les
nouvelles formes produites dans de grandes régions, ayant déjà remporté la
victoire sur de nombreux concurrents, sont celles qui prennent l'extension la
plus rapide et qui engendrent un plus grand nombre de variétés et d'espèces
nouvelles Ce sont donc celles qui jouent le rôle le plus important dans
l'histoire constamment changeante du monde organisé.
|
|
| |
 |
|