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LA PRAIRIE
| le peu forces qui me restent
à vous aider à traîner ce chariot, tandis que lés autres...
— Nous prenez-vous pour des enfants ? s'écria Ismaël avec un ricanement affreux ; et en même temps, d'une main vigoureuse, il se mit à tirer la petite voiture qui roula sur l'herbe avec autant de facilité en apparence que si elle eût été traînée par son attelage ordinaire.
Le Trappeur resta à la même place, et suivit des yeux le chariot qui s'éloignait, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de la colline, et qu'il eût disparu à son tour derrière la descente. Alors il se retourna pour contempler l'endroit où avaient campé les émigrarits. L'absence de figures humaines aurait à peine excité la plus légère sensation dans l'âme de celui qui était accoutumé depuis si longtemps à la solitude, si l'emplacement n'eût porté des traces qui rappelaient péniblement et ceux qui venaient de l'occuper, et leur folle prodigalité. Il leva les yeux et l'air, et, branlant tristement la tête, il regarda la place, alors vide, qui, si récemment encore, était remplie par les branches de ces arbres qui, dépouillés de leur verdure, étaient étendus à ses pieds, troncs devenus inutiles et ne devant plus repousser.
— Oui, murmura-t-il entre ses dents, j'aurais dû le prévoir! Il en est toujours ainsi, et cependant je les ai conduits moi-même en ce lieu, et je viens encore de leur indiquer le seul endroit semblable qu'il soit possible de trouver à bien des milles à la ronde. Voilà donc les vains désirs de l'homme et sa coupable prodigalité ! il appri-
voise les animaux sauvages pour satisfaire ses futiles besoins, et après les avoir privés de leur nourriture naturelle, il leur apprend à dépouiller la terre de ses arbres pour apaiser leur faim.
Un léger bruit dans les buissons qui croissaient à peu de distance du petit bois auquel Ismaël avait adossé son camp vint frapper l'oreille du Trappeur, et interrompit son monologue. Son premier mouvement fut d'ajuster sa carabine, et il le fit avec l'activité et la promptitude d'un jeune homme ; mais, reprenant au même instant son calme ordinaire, il la remit sous son bras, et élevant la voix :
— Sortez, dit-il, sortez librement, qui que vous soyez, jriseau ou animal quelconque ; vous n'avez rien à craindre de ces mains décharnées. J'ai bu et j'ai mangé, pourquoi attaquer une vie, lorsque mes besoins n'exigent pas ce sacrifice? Il ne se passera pas longtemps sans que les oiseaux viennent becqueter des yeux qui ne pourront plus les voir, et se reposer peut-être sur mes ossements desséchés ; car si des choses telles que celles-ci ne sont faites que pour périr, pourquoi m'attendrais-je à vivre éternellement? Sortez, sortez sans crainte, vous ne courez '^ucun danger.
— Je vous remercie de ces paroles, vieillard, dit Paul Hower en sortant lestement de sa retraite. Lorsque vous avez abaissé le canon de votre fusil, il y avait dans votre air quelque chose qui ne me plaisait pas. On eût dit qu'il n'était pas possible de faire un seul mouvement sans votre permission, et que la plus légère infraction à vos ordres eût reçu sur-le-champ sa récompense.
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